Cancer : fausses publications
"La crainte de la maladie est une phobie collective de notre culture." Faith Popcorn
Une étude récente pointe un chiffre alarmant : plus de 250 000 articles scientifiques liés au cancer pourraient avoir été fabriqués de toutes pièces de 1999 à 2024. Cette production s’accélère et menace la production scientifique honnête.
Produire de la connaissance par la recherche scientifique donne lieu à une forte compétition entre équipes et individus, dans laquelle une publication dans une revue prestigieuse peut changer la trajectoire d’une carrière. Postéclipse même si beaucoup remettent en cause les règles actuelles de cette compétition. L'évaluation de la qualité d’un chercheur repose essentiellement sur le nombre de ses publications, sur leur impact – mesuré par le volume des citations qu’elles génèrent – et sur le prestige des revues dans lesquelles elles sont publiées. L’importance de ces indicateurs dans l’obtention de rares financements et la progression des carrières individuelles contribue à encourager des comportements contraires à l’intégrité scientifique, tels que le recours à des pratiques frauduleuses.
Ce contexte a notamment favorisé l’émergence et la forte croissance d’organisations spécialisées dans la vente de faux articles scientifiques, les « paper mills » ou « fabriques à articles ». Ces dernières sont suspectées d’avoir produit des milliers d’articles au cours des dix dernières années, compromettant des pans entiers de la littérature scientifique. Dans notre étude, publiée dans le British Medical Journal (BMJ) en janvier 2026, nous estimons que plus de 250 000 articles scientifiques liés au cancer pourraient avoir été fabriqués de toutes pièces entre 1999 et 2024.
Alors que ces articles représentaient moins de 1 % des publications scientifiques annuelles en 1999, leur taux s’élève désormais à 15 % du contenu produit chaque année. La recherche contre le cancer est en danger : les fausses publications se répandent, et une intensification de ce problème est à prévoir.
Une production à échelle industrielle
Les « fabriques à articles scientifiques » produisent et vendent en quantités quasi industrielles de faux articles scientifiques. Elles adoptent même des techniques de marketing classique. Elles font par exemple de la publicité en ligne et proposent à leurs clients de sélectionner leur place dans la liste des auteurs d’un article préfabriqué (la première et la dernière position étant souvent perçues comme plus prestigieuses) ainsi que le niveau de réputation du journal dans lequel l’article sera publié. Des recherches ont montré que le coût de ce service pouvait varier de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros. Et d'aucuns suspectent que certaines « fabriques à articles » pourraient même fournir un « service après-vente ». Par exemple, elles pourraient apporter des corrections ou des réponses aux commentaires des lecteurs après publication, sur les sites des éditeurs ou sur les plateformes collaboratives, comme PubPeer.
Le nombre de publications attribuées aux « fabriques à articles » a explosé au début des années 2010, attestant l’existence d’un système frauduleux à grande échelle. L’essor de ces organisations est souvent présenté comme une conséquence de la culture dite du « Publish or Perish » (« Publier ou périr »), qui séduit une clientèle, composée de doctorants, de chercheurs et de cliniciens en difficulté, pour laquelle la publication est devenue une condition d’accès à un diplôme, un emploi ou une promotion.
Ce phénomène est d’ailleurs amplifié par l’existence d’agents intermédiaires et de réseaux organisés qui dépassent la simple production de manuscrits et interviennent en contournant et en accélérant les processus éditoriaux et de publication (les articles frauduleux peuvent être acceptés et publiés beaucoup plus rapidement que les articles authentiques). Cette collusion entre fabricants et éditeurs peu scrupuleux contribue à augmenter fortement la cadence de publication d’articles frauduleux, au point qu’elle peut largement dépasser celle des articles authentiques.
Les fabriques tirent leur productivité de modèles de rédaction prédéfinis, qui réutilisent souvent des fragments de texte et d’images issus de leurs productions précédentes. Cette méthode a favorisé la publication d’articles présentant des similarités de forme, comportant les mêmes tournures de phrases, les mêmes schémas expérimentaux ainsi que les mêmes erreurs méthodologiques ou stylistiques dans la littérature biomédicale, et notamment dans la recherche contre le cancer.
Ces indices permettent de suivre leur piste et d’identifier systématiquement leurs productions, comme dans le cas des images manipulées ou des « phrases torturées » (des reformulations hasardeuses de termes techniques, par exemple « péril de la poitrine » à la place de « cancer du sein »).
Une méthode de détection simple mais efficace
Notre combat contre la fraude scientifique débute en 2024 lorsque Baptiste Scancar, auteur de cet article, alors étudiant en master de science des données, part en Australie pour travailler sur la fraude scientifique avec Jennifer A Byrne (professeure de cancérologie à l’Université de Sydney) et Adrian Barnett (professeur de statistiques à la Queensland University of Technology). Jennifer avait constaté depuis des années le dévoiement de sa discipline, l’oncologie moléculaire, contaminée à grande échelle par les fausses publications, sans prise de conscience des communautés ni des institutions de recherche. L’objectif de cette collaboration était de créer une méthode généralisable à de vastes quantités d’articles pour détecter les productions des « fabriques à articles » dans le domaine du cancer, afin d’en mesurer l’ampleur et d’alerter sur le problème sous-jacent.
L’observation de fortes ressemblances stylistiques dans le titre et le résumé des articles frauduleux a conduit l’équipe à s’orienter vers des méthodes d’analyse centrées sur ces sections des articles, par ailleurs librement accessibles sur des plateformes de diffusion scientifique en ligne, comme PubMed. L’objectif est alors d’utiliser un algorithme d’intelligence artificielle pour différencier les articles authentiques des faux, en identifiant des motifs communs à une liste d’articles identifiés comme frauduleux par l’observatoire Retraction Watch. Cette approche est finalement couronnée de succès, atteignant des performances d’identification très élevées (9 articles sur 10 sont bien classés par l’algorithme).
Après cette première étape, le projet se poursuit en France depuis 2025. L’équipe est complétée par David Causeur, également auteur de cet article. L’outil est amélioré par une analyse fine des erreurs d’identification et la méthodologie est affinée. Le modèle est alors utilisé pour analyser l’ensemble des publications liées au cancer depuis 1999, soit plus de 2,5 millions d’articles accessibles dans la base de données de PubMed, et les résultats sont alarmants. Environ 250 000 articles, quasiment 10 % des études, sont signalés comme textuellement similaires à des productions de fabriques à articles. Leur nombre est passé de 238 en 1999 à plus de 26 000 en 2020. Cette progression n’épargne pas les revues les plus prestigieuses (top 10 des journaux), où la proportion d’articles signalés dépasse également 10 % en 2022.
La répartition géographique des auteurs met en évidence une prédominance marquée de la Chine, avec près de 180 000 articles recensés, loin devant les États-Unis (10 500 articles) et le Japon (6 500 articles). Les publications suspectes sont retrouvées dans des revues de nombreux éditeurs, couvrant l’ensemble des types de cancer et la plupart des thématiques de recherche.
Un moment crucial pour la recherche scientifique
La présence massive d’articles frauduleux dans le domaine du cancer pose plusieurs problèmes majeurs.
Tout d’abord, le partage des connaissances scientifiques est aujourd’hui pollué massivement par les fausses informations, et les acteurs de la recherche peinent à mettre en place des actions correctives. L’ampleur de ces infractions majeures à l’intégrité scientifique doit aussi conduire à une réflexion sur le poids donné au volume des publications dans l’évaluation des projets de recherche et des équipes de chercheurs elles-mêmes. La validation implicite de connaissances scientifiques frauduleuses par leur publication, parfois dans des revues prestigieuses, compromet les processus d’attribution de financements et ouvre la voie à leur propagation en cascade par citation.
Par ailleurs, la recherche fondamentale sur le cancer, qui constitue la cible privilégiée des « fabriques à articles », précède le développement de traitements thérapeutiques, dont l’efficacité est menacée par la fraude à grande échelle, au détriment des patients.
Le développement récent des modèles de langage génératif, tels que ChatGPT, menace de rendre la détection des contenus frauduleux plus complexe et pourrait décupler la productivité de ces organisations. Par analogie avec le dopage dans le sport, il est à craindre que ce jeu du chat et de la souris entre détecteurs et fraudeurs ne débouche pas sur une éradication du problème, mais sur une escalade des stratégies de fraude.
En revanche, les politiques publiques d’évaluation de la recherche peuvent y remédier, en réduisant la pression à la publication que subissent les chercheurs. Il est urgent de redonner à la qualité intrinsèque des productions scientifiques plus de place dans leur évaluation, avant que la distinction entre contenu authentique et fabriqué devienne impossible.
Commentaire
Faire la part du VRAI et du FAUX n'est pas toujours évident, surtout à l'heure des réseaux sociaux qui propagent à la vitesse du son, n'importe quoi. Cet article est très intéressant , il montre que la science est de plus en plus en danger et que tout ce qui est colporté à droite et à gauche ne vaut pas grand-chose avec l'étrange absence de cautions scientifiques. La science doit rester au centre de la médecine, mais quand on voit à l'œuvre le responsable US de la santé , on est pris au dépourvu, c'est un cas d'école de désinformation et de malinformation. Quand on voit aussi qu'il y a de plus en plus de rétractations d'articles "scientifiques ", c'est plus qu'alarmant. Mais, si on se situe au cœur de la science, on est dans le droit chemin. Les patients toutefois, tout au moins certains, ont leurs croyances médicales et là il est quelquefois difficile de les convaincre de rejoindre la science, la vraie et non la "pseudo-science". La malveillance est partout, la dystopie n'est pas loi,elle est trop proche . On peut dire et même crier Orwell est de retour, et plus que ce que vous croyez.La vérité est ébranlée à tel point que certaines et certains arrivent à douter et ce de plus en plus même chez des esprits au départ cartésiens ! Les scientifiques , les médecins doivent rester dans la véracité, la "vraie vérité" et non pas dans les "contre-vérités". Comme le souligne Rick Anderson, "notre allégeance à la vérité est plus grande et plus profonde que notre allégeance à des programmes politiques ou à des courants de pensée sociale particuliers, Aucun programme, organisation ou mouvement qui exige notre malhonnêteté ne mérite notre loyauté. Parce que la vérité est importante, éviter et dénoncer la désinformation est un effort louable et important. " Il faudrait introduire dans les études médicales un module "vérité scientifique ou comment faire la part des choses entre le vrai et le faux de la science". Quelquefois leurs liens sont ténus et on peut facilement basculer d'un côté ou de l'autre de la vérité scientifique. Le pire, c'est quand les politiques instrumentalisent la science en avançant des fausses vérités pour effrayer la population et gagner des voix. Les antivax persistent dans leur idéologie jusqu'au-boutiste et se présentent comme des complotistes déconnectés de la réalité. Ils nient la science en inventant une nouvelle science qui n'a rien de scientifique.
Par ailleurs, la recherche fondamentale sur le cancer, qui constitue la cible privilégiée des « fabriques à articles », précède le développement de traitements thérapeutiques, dont l’efficacité est menacée par la fraude à grande échelle, au détriment des patients.
Le développement récent des modèles de langage génératif, tels que ChatGPT, menace de rendre la détection des contenus frauduleux plus complexe et pourrait décupler la productivité de ces organisations. Il va être de plus en plus difficile de faire la part entre le faux et le vrai.
SYNTHESE NOTEBOOKLM
La prolifération massive de fausses publications scientifiques menace gravement l'intégrité de la recherche contre le cancer, avec plus de 250 000 articles potentiellement fabriqués par des « usines à articles » entre 1999 et 2024. Ce phénomène est alimenté par la pression du « publier ou périr », incitant certains chercheurs à acheter des manuscrits frauduleux pour faire progresser leur carrière. Bien que des outils basés sur l'intelligence artificielle permettent désormais de détecter ces fraudes avec une grande précision, l'émergence de technologies génératives risque de complexifier davantage cette lutte. Au-delà des laboratoires, cette désinformation médicale se propage sur les réseaux sociaux, érodant la confiance du public et mettant en péril la sécurité des patients. Une réforme profonde des modes d'évaluation académique et un renforcement de l'éducation critique sont indispensables pour préserver la vérité scientifique face à cette dérive industrielle.




- Réforme de l'évaluation : Réduire la pression au volume et redonner une place centrale à la qualité intrinsèque des productions scientifiques dans l'attribution des financements et des carrières.
- Mobilisation collective : mettre en œuvre une stratégie structurée associant éducation, formation des chercheurs, détection systématique et sanctions fermes.
- Rôle de l'éducation : développer le sens critique dès l'adolescence pour contrer l'influence des réseaux sociaux, jugés délétères et vecteurs de « fake news ».
- Éthique médicale : introduire des modules de « vérité scientifique » dans les études de médecine pour aider les futurs praticiens à discerner les preuves authentiques des pseudo-sciences.
À LIRE
DE L'INSTRUMENTALISATION DU CANCER
https://medvasc.info/archives-blog/de-l-instrumentalisation-du-cancer
IA et OBSCURANTISME MÉDICAL
Désinformation médicale , un rapport nécessaire
Deux références majeures : "RESTAURER LA CONFIANCE POUR SAUVER DES VIES" et "LA DÉSINFORMATION TUE : "
Par ailleurs, une idée revient dans tous les entretiens : seule une mobilisation collective et structurée, qui associe des actions d’éducation, de formation, d’information, de détection, de sanctions et de recherche, permettra de répondre à la désinformation. Cette mobilisation collective et structurée, qui associe des actions d'éducation, de formation, d'information, de détection, de sanctions et de recherche, permettra de répondre à la désinformation qui fragilise la confiance, met en danger la santé des citoyens et participe à la polarisation de notre société.
Ajoutons que les réseaux sociaux sont plus que délétères en matière de santé ; ils sont dangereux, ils sont à éradiquer. Les coupables sont partout.
L'Éducation nationale a un rôle majeur à jouer de même que les parents.
Il faut expliquer aux adolescents "qui gobent tout" , qu'ils ont un sens critique qui ne demande qu'à se développer. S'ils restent passifs devant l'avalanche de "fakenews", leur sens critique va s'étioler progressivement avec leur cerveau.
Mais, il n'y a pas que les adolescents qui sont concernés, en fait toute la population qui croit à tout et n'importe quoi et à tout âge.
https://medvasc.info/archives-blog/d%C3%A9sinformation-m%C3%A9dicale-rapport
https://medvasc.info/archives-blog/ia-et-obscurantisme-m%C3%A9dical
Désinformation, mésinformation et communication scientifique



"Désinformation : mot se prêtant à un usage abusif, surtout lorsqu’il finit par désigner toute opinion diffusée par les médias et que l’on croit fausse ou biaisée. La désinformation consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire. " François-Bernard Huyghe

